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L'Amazonie est la nouvelle Silicone Valley

Cela fait des années que nous nous inspirons des travaux du botaniste Francis Hallé, le spécialiste de l'intelligence de la forêt, fondateur du merveilleux projet du Radeau des Cimes. Certains d'entre vous ont peut-être eu l'occasion de découvrir son travail au travers du film de Luc Jacquet "Il était une forêt" qui lui est consacré.



L'homme est à l'image de son oeuvre : poétique, scientifique, pédagogue et surtout viscéralement écologiste.



Que signifie être écologiste ? Nous n'allons pas ici retracer toute l'Histoire de ce concept débordant et complexe (Thoreau n'est pas Lovelock ni Delphine Batho).

Mais nous aimerions mettre l'accent sur un point intéressant et peu discuté : la parfaite synonymie - du point de vue étymologique - de deux mots pourtant souvent mis en tension, les mots ÉCOLOGIE et ÉCONOMIE.



"éco-", vient du grec Oikos, qui signifie la maison.

"-logie" vient de Logos, c'est la raison (formulée en mots).

"-nomie" vient de Nomos, c'est aussi la raison (instituée en loi applicable).



ÉCOLOGIE ET ÉCONOMIE signifient donc ensemble le même concept, celui de vivre chez soi en bonne intelligence avec le reste du monde.




Or, qu'on se le dise, les grandes spécialistes de la bonne intelligence.... ce sont les plantes.


Ce que les travaux de Francis Hallé nous apprennent, c'est que la forêt est le plus fertile et le plus inspirant des laboratoires pour penser une économie du monde de demain, une économie de l'hospitalité, du don et du respect.


La plante, nous explique Francis Hallé, c'est une oeuvre d'art en même temps qu'une innovation, dont le but est

de créer de la relation.


Conquérantes, collaboratives, et même empathiques parfois, chaque espèce développe une forme, une stratégie, une personnalité, fruits de millénaires d'évolution en co-développement. De la plante à une seule feuille à l'arbre qui ne meurt jamais, du ficus étrangleur aux sapins à l'esprit maternel, les végétaux nous ressemblent.



Mais s'il est assez fascinant de relever les caractères très humains de certains végétaux (solidarité, concurrence, esprit de conquête), nous gagnerions peut-être à nous montrer nous-mêmes plus... végétaux.





Nous pourrions - comme le Cyprès sempervirens - devenir insensibles aux crises grâce à notre communication émotionnelle. Cet arbre pourtant hautement inflammable, est capable lorsqu'il perçoit le danger de vaporiser tous ses composés combustibles. Grâce aux gaz qu'il émet, il permet en plus aux autres arbres de son espèce de se préparer et de dégazer à leur tour.

La souffrance de l'un des individus devient un atout pour le collectif. La leçon est apprise en temps réel. Et seuls les cyprès survivent à la catastrophe. Disruptif, non ?



Prenons la croissance maintenant.

Le rapport au temps est évidemment bien différent entre un animal et un végétal. Pour réaliser son expansion, l'animal défend les frontières de son territoire, se bat, tue et se fait tuer. La compétition, l'agressivité et l’agilité déterminent sa capacité à survivre. Un peu comme les compagnies d'hier et d'aujourd'hui, en somme.

Mais le scénario est bien différent pour les plantes.

"Imaginez être fixe et comestible", nous dit Francis Hallé...

La vie des plantes est difficile, elle leur impose pour survivre de se montrer extrêmement résilientes et créatives.


Si le corps humain compte 71 organes différents, celui des plantes en a... 3 !

Et pourtant elles activent plus de fonctions biologiques que nous : sans pompe cardiaque, leur sève circule, sans poumons elles respirent, sans squelette elles sont

rigides, sans système digestif elles se nourrissent, sans bouche, ni œil, ni oreille, elles communiquent et perçoivent, et sans muscles certaines d'entre elles dansent lorsqu'elles entendent de la musique (Desmodium gyrans). La preuve :





Plus incroyable encore, sans cerveau, elles établissent des stratégies d'une complexité, d'une intelligence invraisemblables.

Elles offrent le nectar aux insectes pour que ces derniers - sans le savoir - assurent leur pollinisation.

Et oui, les plantes sont des expertes en manipulation. Elles nourrissent, elles séduisent, elles contraignent les animaux à des mouvements et des actions qui leur sont favorables à elles, en installant une logique de "win-win" imparable.


"Des organismes qui n'ont pas de cerveau, sont capables de manipuler des êtres qui eux, en ont un", rappelle Francis Hallé.

Çela fait réfléchir, non? Yuval Harari propose même l'idée que le blé aurait domestiqué l'Homme (Sapiens, 2015).


Oui, les plantes nous ressemblent. Elles sont capables d'adaptations incroyables, avec une élégance et une économie de moyens que - pour le coup - nous pourrions leur envier.


La passiflore, une liane qui jette ses vrilles pour grimper, a fait l'objet d'une expérience. On offre un support à la passiflore pour qu'elle s'y accroche. Elle lance une vrille vers le support et au moment où elle va le toucher, on décale le support de 5 cm vers la droite. La plante ne se décourage pas, et faire croître une nouvelle vrille. Même manipulation, on décale à nouveau le support de 5 cm... Trois, quatre, cinq fois. Au bout de la sixième fois, la passiflore ne s'y fait plus prendre : elle lance sa vrille suivante... 5 cm plus loin!


Le pouvoir des plantes semblent même dépasser les nôtres :

Le hêtre sait reconnaître et nourrir par les racines les pousses issues de ses propres graines. Pas besoin de test de paternité!

Les plantes ont appris à ressentir les mouvements de la marée et les cycles de la lune. Elles décèlent même l'apparition des séismes (Yoshiharu Saïto).


Comment peuvent-elles avoir accès à autant de savoirs et de fonctions, en disposant seulement de trois organes ?

Francis Hallé nous explique que le génie de la plante vient de sa capacité à décentraliser ses fonctions. Vous pouvez arracher la moitié du corps d'un arbre, vous pouvez le couper à la base, il est capable de se régénérer.

Les plantes peuvent vous nourrir (fruits, chou, salade, asperges, tomates...) sans mourir pour autant.

Ces miracles sont dus à la structure décentralisée de la vie dans les plantes. Une cellule de plante cultivée artificiellement dans un milieu fertile, sans la moindre intervention humaine, va produire au bout de quelques temps une nouvelle plante. La cellule est la plante. La partie est le tout en puissance.



À quoi ressembleraient des organisations qui sauraient s'inspirer de ces savoir-être ? Des organisations si décentralisées qu'elles pourraient renaître de n'importe laquelle de leurs sous-entités ? Des organisations qui sauraient produire pour les autres sans épuiser leurs ressources ? Des organisations simplifiées à l'extrême et qui changeraient de forme au gré des modifications de leur environnement ? Des organisations si solidaires que la mise en danger de l'une serait la sauvegarde de toutes les autres ?


Les modèles à transposer sont infinis. La forêt est une source de sagesse et d'intelligence dont nous n'avons pas fini de découvrir les fruits merveilleux.







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